Contrairement à l'idée reçue, la fragilité de l'ufologie ne réside donc pas dans les témoignages mais dans les enquêtes. Si l'on peut empêcher un témoin de rapporter une vision déformée de ce qu'il a vu (de son propre fait ou de celui de son environnement) ou quelqu'un d'inventer des histoires, on peut apprendre à décrypter ces déformations, comme à détecter des canulars. Par quelle méthode ? Il en existe de nombreuses, au-delà de toutes, une ne doit jamais être oubliée : celle du peer reviewing.

En effet, si aucun enquêteur n'est infaillible, une communauté d'enquêteurs, par la synergie de leurs expériences et de leurs points de vue différents, a plus de chances de l'être. A l'image de toute communauté scientifique dont elle aspire à faire partie, un rassemblement d'experts peut aider à établir un consensus sur un cas, fut-ce qu'aucune conclusion ne peut être privilégiée. Ce fut le cas il y a quelques années sur la liste de UFO Updates pour l'incident du capitaine Mantell ; cela se poursuit de temps à autre sur des listes ou forums plus spécialisés, ou au travers de la publication d'archives officielles comme celles du GEIPAN

Bien sûr, rien ne garantit que tel ou tel groupe d'experts détiendra pour autant la vérité, ni qu'un autre, plus grand, plus compétent, ne remettra pas en cause ses conclusions. Mais l'important est là : que chaque travail puisse être revu et remis en cause. Une seule condition pour cela : que le matériel soit accessible. A l'image des processus Open Source qui ont tant apporté ces dernières années à l'élaboration de logiciels et matériels, les données brutes de l'enquête doivent être accessibles par tous. La publication du travail filtré, sélectionné, interprété d'un enquêteur gardant les données brutes enfermées chez lui ne suffit pas, chacun doit pouvoir reprendre l'enquête en partant des données de base déjà recueillies. 

Car c'est ce processus ouvert qui fait défaut à beaucoup d'échecs cuisants de l'ufologie : des enquêteurs réticents à fournir les données d'un cas dont ils savent qu'elles pourraient remettre en cause leurs conclusions préférées ou - s'il s'agit d'un canular typiquement - ruiner leur réputation ; des témoins harcelés — au point demander l'anonymat par seule précaution parfois — par trop d'enquêteurs cherchant à récupérer ces données brutes inaccessibles ; ou tout simplement des données perdues dans la disparition des archives d'un enquêteur. Si l'ufologie veut prétendre à une scientificité, elle doit en appliquer un des principes de base : le partage (même si bien sûr la science établie elle-même a ses propres imperfections en la matière, que certains tentent de corriger de la même manière).

Un exemple flagrant des conséquences désastreuses de ce processus fermé est, d'après Carol Rainey, l'étude de cas d'enlèvements par 2 enquêteurs américains en situation de quasi-monopole sur ce sous-domaine : le docteur (en histoire) David M. Jacobs, et l'artiste Budd Hopkins. Associé à l'ufologie au moment de son apparition tardive dans les années 1970s (et un peu avant marginalement), le sujet des enlèvements, auquel Hynek rechignait à s'intéresser, relève en fait, si ce n'est de l'ufomanie, en tous cas plus d'une l'alienologie, puisque sous-tendant presque toujours l'HET. Mais cette association à l'existence d'extraterrestres malveillants (qui voudraient prendre la contrôle de la Terre) est-elle la conclusion logique de l'étude sujet par ces deux "spécialistes" ou juste l'expression de leur propre croyance ? Le processus fermé nous empêchait jusqu'ici de le dire. Les témoignages de Rainey, ex-femme de Hopkins qui a travaillé en étroite collaboration avec lui — et dans une moindre mesure avec Jacobs — entre 1994 et 2004, ainsi que d'une ancienne enlevée se déclarant victime de Jacobs, ouvrent le rideau jusqu'ici fermé devant des éléments bien dérangeants.

Quels sont-ils ? Dans ses "Conseils à un ufologue", Clas Svahn indiquait qu'il fallait :

  • ne pas trop s'investir dans un cas, au risque de refuser de voir des éléments ultérieurs contradictoires. Ce fut le cas avec Mortellaro, dont l'absence de certificats médicaux promis, ceux fournis révélés faux, ou les messages répondeurs visiblement truqués ne troublèrent pas Hopkins tant ses sessions hypnotiques paraissaient "sincères". 
  • ne pas devenir trop ami avec un témoin, au risque de se retrouver à défendre un(e) ami(e) plutôt qu'un cas. Ce fut le cas avec Linda "Cortile", qui passait presque plus temps chez les Hopkins que chez elle, et dont il admit qu'elle lui passait de faux appels téléphoniques se faisant passer pour sa cousine co-témoin d'une de ses histoires. 
  • ne pas limiter ses sources au monde ufologique et de savoir se fier à des sources "civiles", tels que le médecin-psychiatre qui, après avoir longuement examiné la prétendue enlevée "Dora", lui indiqua être convaincu qu'il s'agissait plus d'un cas d'une femme affectée psychologiquement par une vie d'abus. Tout ceci, même en admettant qu'il puissent être matière à débat, aurait dû être versé à ces dossiers d'enlèvement afin que chacun puisse en juger. Mais ils furent passés sous silence, tronqués, arrangés, sélectionnés par la croyance de l'enquêteur.

L'article de Rainey, bien qu'étant aussi un témoignage, est bien sûr très mal accepté chez les partisans de Hopkins, ou des enlèvements en général qui, comme un fait exprès, utilisent le même type d'arguments émotionnels qui a ruiné ces cas : Rainey, tant d'années après son divorce, n'écrirait son article que par vengeance contre son ex-mari et Emma Woods, selon Jacobs, souffrirait de "Personnalité Borderline". Les faits, eux, semblent cantonnés du côté de Rainey : les enregistrements des sessions de Jacobs sont disponibles sur le net, tout comme le communiqué de la Fondation Intruders reconnaissant le défaut de crédibilité de Mortellaro (enlevé du site d'origine) ainsi que la démission de plusieurs membre de son Comité de Conseil. De même pour les lettres du co-enquêteur de Hopkins ou du médecin psychiatre de "Dora", passées sous silence. Idem pour Hopkins prétendant, malgré cela, que lui et Jacobs n'ont jamais fait la moindre erreur.

Son article appelle pourtant à ce que l'ufologie apprenne enfin de ses erreurs, au lieu de les renouveler perpétuellement. Encore une fois, elle fait écho aux conseils de Svahn d'apprendre à "distinguer faits et opinions, savoir brûler les idées que vous avez adorées et, ô combien, que en ufologie il n'y a pas d'autorités, juste des enquêteurs privés travaillant dur avec les mêmes failles et problèmes que tout le monde. Il ne reste plus qu'à ajouter à celui de toujours partager vos résultats avec les autres chercheurs de ne jamais oublier d'aussi partager les données brutes qui ont donné lieu à ces résultats.